la bouche d’un enfant en bonne santé, elle est donc sûre et non pathogène. Nous avons confirmé qu’elle ne contient aucune toxine ni aucun gène de résistance aux antibiotiques.» Pour le Dr Neelakantan, les produits laitiers constituent un choix tout naturel. « Le yogourt est riche en nutriments et est déjà bien connu des consommateurs. Mais le principe est plus large : il faut surtout associer le bon probiotique à son nutriment préféré. » Au cours des premières études, l’équipe a observé que leur souche probiotique pouvait empêcher plusieurs espèces de microbes responsables de la carie dentaire de former un biofilm. « La plupart des traitements agissent sur une ou deux bactéries, se désole le Dr Neelakantan. Nous avons été agréablement surpris de constater que ce probiotique était efficace même contre une communauté polymicrobienne.» Sa capacité à rester présent est tout aussi remarquable. «La salive est l’un des plus grands obstacles au maintien des bactéries thérapeutiques dans la bouche, parce qu’elle emporte tout sur son passage, explique-t-il. La plupart des probiotiques ne restent que quelques secondes avant d’être avalés. Mais cette souche peut adhérer aux tissus buccaux, ce qui lui confère un effet durable. C’est très rare. » L’équipe de la Dre Lévesque a aussi montré, lors d’essais en laboratoire, que la bactérie peut éliminer le S. mutans des surfaces dentaires. « Si les mutans ne peuvent pas se fixer sur vos dents, il ne peut pas causer de caries, confirme-t-elle. C’est aussi simple que cela. » Tout n’a pas été prévisible dans la découverte de la Dre Lévesque. « Cette souche n’en fait parfois qu’à sa tête, indique-t-elle. J’ai essayé d’en manipuler les gènes, mais elle refuse de coopérer. Elle est incroyablement protectrice, elle a même une sorte de système de sécurité intégré à son ADN. Elle ne me laisse rien enlever ni ajouter! » Pour beaucoup de scientifiques, cela serait frustrant. Pour la Dre Lévesque, c’est fascinant. « C’est comme si les bactéries nous manipulaient, plutôt que l’inverse, fait-elle remarquer. Elles savent comment se protéger, et c’est exactement ce qui rend cette souche si stable. Pour les probiotiques, c’est un énorme avantage, car on veut quelque chose qui ne mute pas avec le temps. » Du laboratoire aux essais cliniques Les premiers modèles murins ont déjà montré une réduction de la déminéralisation dentaire lors de l’introduction du probiotique. «En gros, les bonnes bactéries ont aidé à protéger les dents», soutient la Dre Lévesque. Avec le soutien des Instituts de recherche en santé du Canada, la prochaine étape sera celle des essais cliniques. Le Dr Neelakantan croit que cette stratégie écologique pourrait être transformatrice. « La carie dentaire est la maladie la plus courante au monde, et nous ne disposons toujours pas de moyen efficace de la prévenir, déplore-t-il. Si nous parvenons à inhiber de manière sélective les bactéries pathogènes tout en préservant celles qui sont bénéfiques pour la santé, un véritable changement radical s’opérera. Cela profitera particulièrement aux communautés mal servies et à celles qui n’ont pas accès à des soins dentaires réguliers. » La collaboration a dégagé de nouvelles pistes de recherche. La Dre Lévesque examine maintenant si le microbiome buccal pourrait communiquer avec le cerveau, comme l’axe intestin-cerveau, qui est bien connu. « Si nous parvenons à établir des liens ou à trouver des marqueurs diagnostiques, cela pourrait ouvrir une toute nouvelle voie », avoue-t-elle. Les deux chercheurs continuent à prendre plaisir dans leur travail. « L’examen de tous ces échantillons a exigé beaucoup de temps, mais nous avons pris beaucoup de plaisir à le faire, avoue la Dre Lévesque. C’est ce qui me motive. La science doit susciter du plaisir. » Le Dr Neelakantan abonde dans le même sens : « Notre collaboration fonctionne parce que nous avons les deux une curiosité sans fin. Nous n’essayons pas de conquérir des bactéries. Nous apprenons à vivre avec elles, mais sans leur donner d’avantage concurrentiel qui leur permettrait de nuire à notre organisme. » La salive est l’un des plus grands obstacles au maintien des bactéries thérapeutiques dans la bouche. La plupart des probiotiques ne restent que quelques secondes avant d’être avalés. Le Dr Prasanna Neelakantan et la Dre Lévesque collaborent dans le domaine de la recherche sur le microbiome buccal et les traitements antimicrobiens. 29 Numéro 2 | 2026 | Point de mire
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