Le paradoxe du doute En médecine dentaire, la confiance joue un grand rôle. Les patients placent une énorme confiance en nous, souvent dans des moments où ils sont en proie à une grande vulnérabilité. Paradoxalement, il arrive que les praticiens les plus réfléchis, eux, aient des doutes. De prime abord, cela peut sembler contre-intuitif. Le leadership et l’expertise sont généralement associés à la certitude. Mais une étude de l’Université d’Oxford suggère plutôt que le doute, abordé de manière saine et réfléchie, peut renforcer la confiance et l’empathie et mener à des décisions solides. Le professeur Michael Smets note que le doute « n’est pas l’antithèse de la confiance, mais son fondement ». Il a copublié un rapport1 sur des entretiens avec plus de 150 PDG dans le monde montrant que bien des dirigeants très efficaces sont confrontés à l’incertitude et à l’anxiété, mais utilisent ces sentiments pour remettre en question les idées reçues, tester des concepts et prendre de meilleures décisions. Pour lui, le doute a le pouvoir de servir de catalyseur au jugement et à l’apprentissage. Au lieu de créer une paralysie, le doute constructif invite la curiosité, la réflexion et l’humilité. Cette idée m’interpelle profondément en tant que dentiste. Nous exerçons une profession qui nous amène à prendre des décisions malgré l’incertitude et le fait que les résultats dépendent des compétences cliniques, mais aussi de la biologie, du comportement humain et d’autres facteurs au-delà de notre contrôle. Au début de ma carrière, j’ai suivi une formation en implantologie. Au terme d’un programme de mini-résidence, j’ai compris que j’en savais désormais assez pour réaliser tout ce qu’il me restait encore à apprendre. Au lieu de me décourager, cela m’a poussé à poursuivre mes études et à suivre une formation spécialisée en prosthodontie. Avec le recul, l’incertitude n’était pas une faiblesse, mais une occasion de croissance. Bien des collègues ont sans doute déjà vécu pareilles expériences. Un doute sain nous pousse à mieux écouter, à ralentir, à chercher des conseils auprès de nos pairs et à parler franchement des risques et des limites avec les patients. D’expérience, je sais que la franchise inspire davantage confiance que le fait de prétendre avoir toutes les réponses. Le professeur Smets dégage aussi une autre leçon importante pour notre profession : les dirigeants d’aujourd’hui s’éloignent du modèle traditionnel de l’expert infaillible. Avant la COVID-19, on s’attendait à ce qu’ils donnent l’impression de toujours être sûrs d’eux. Mais la pandémie les a forcés à prendre des décisions difficiles avec peu d’information. Ceux qui ont admis leur incertitude tout en demeurant attentionnés et empreints de compassion ont souvent gagné davantage la confiance du public. La profession dentaire a toujours incarné ces valeurs. Nous allions la science aux relations humaines et l’expertise à la bienveillance. Et nous devons reconnaître que la charge émotionnelle de notre profession est bien réelle. Les contraintes liées à la gestion d’un cabinet, à la prestation de soins, aux finances et à l’évolution rapide des technologies peuvent contribuer à l’épuisement professionnel. Il est donc important de pouvoir compter sur des communautés professionnelles solides. Les associations dentaires, le mentorat et le soutien entre pairs nous rappellent que nous ne sommes pas seuls face à ces défis. En tant que dentistes, nous ne devrions jamais avoir peur de continuer à apprendre ou de compter les uns sur les autres. Une part de doute ne diminue en rien notre professionnalisme. À bien des égards, elle témoigne du sens des responsabilités et du côté humain qui caractérisent le mieux notre profession. Mot du président Dr Kirk Preston president@cda-adc.ca 1. White A, Smets M, Canwell A, Sutherland F. The CEO Report: Embracing the Paradoxes of Leadership and the Power of Doubt. Oxford: Saïd Business School, University of Oxford; 2021. Numéro 3 | 2026| L’ADC sur le terrain 7
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